Notre génération a tout à vous apprendre

Par Julien Langella

L’un des retournements de l’histoire les plus décisifs est le retournement de l’ordre hiérarchique entre celui qui transmet le savoir et celui qui le reçoit. Le premier, c’est l’Ancien, le père, l’autorictas. Le second, c’est le fils, le jeune, le descendant. Le premier, fort de son expérience accumulée au fil des années, incarne la sagesse et transmet la connaissance au second, pour lequel le monde est une terre vierge, surprenante et potentiellement hostile, alors que l’Ancien, à défaut de connaître chaque motte de terre, maitrise leur composition générale et peut prévenir les embuches. C’est de là qu’il tire sa légitimité de « transmetteur ». Les changements, sociaux, politiques, techniques, sont lents : il a donc la maitrise du monde qui l’entoure, il n’est jamais débordé par le « Progrès » ; plus encore, il en est l’artisan. Aucun risque de se voir déboulonné par l’arrogance juvénile des plus jeunes.

La philosophie des Lumières, en postulant l’existence de l’individu, créature « hors temps » et auto-déterminée antagoniste de la personne enracinée dans une filiation, a posé le premier jalon de ce retournement. L’individu né au 17ème siècle est l’ancêtre du citoyen du monde, enfant de la mondialisation et de l’idéologie anti-raciste du 20ème siècle, métis issu de l’union de la culpabilité blanche (« qui suis-je pour être fier d’où je viens, moi dont les ancêtres ont pillé et opprimé les peuples du monde ? ») et de  l’individualisme le plus nihiliste (qui raille « les imbéciles fiers d’être né quelque part »).

Entre l’individu et le citoyen du monde, le citoyen républicain est le chaînon manquant : à la Révolution, les Lumières guident la main du nouvel Etat républicain qui, confondant d’une part la diversité identitaire de la France, légitimée par des particularismes régionaux profondément enracinés, et d’autre part des inégalités sociales et politiques rendues iniques par le temps, soumet l’hexagone à une tabula rasa complète inspirée par un fanatisme égalitariste d’où, paradoxalement, sortira un nouvel ordre social inspiré, lui, par l’individualisme libéral qui poursuivra l’œuvre de déracinement du jacobinisme. Quoi qu’il en soit, l’Homme nouveau fantasmé par les Robespierre et, plus tard, les Lénine et les Jacques Attali, n’a plus rien à apprendre de ses anciens. Du moins ne le veut-il pas. Comment l’en blâmer ? Lui à qui l’on a désappris qu’il venait de quelque part. Lumières, jacobinisme, nouvel ordre social sous le très bourgeois 19ème siècle, repentance et mondialisation au 20ème siècle : l’alchimie est complète, l’Homme nouveau est un jeune blanc friqué et jointé qui arbore autour du coup un médaillon à l’effigie du continent africain et un t-shirt sur lequel on peut voir un poing se dresser fièrement sur fond tricolore rouge-vert-jaune.

C’est ce jeune-là, incarnation d’une génération perdue, qui prétend tout savoir et déboulonner ses « transmetteurs » : Dieu, père, professeur, policier, etc. C’est le même qui n’a que le mot « révolution » à sa bouche mais qui est tellement peureux et minable qu’il n’en assumerait même pas les implications les plus responsabilisantes (élimination des éléments subversifs, lutte contre les ambitions séditieuses, etc.) Car ce jeune blanc des années 2000, qui peut aussi prendre la forme du petit con UMPéiste androgyne, rejette toute forme de contrainte, si ce n’est qu’il est l’esclave de ses plaisirs, de la drogue, de l’argent et d’émotions ingérables. C’est cet archétype social sur lequel on tire à boulets rouges au nom de la critique du jeunisme et du bougisme. Et avec raison.

Mais la sentence bien venue des Philippe Murray et autre Finkielkraut, « réactionnaires » dans le sens le plus noble du terme (celui qui réagit à la barbarie hypocrite du monde moderne quand tout le monde dort), ne doit pas occulter le fait que cette génération si méprisable a bien, finalement, quelque chose à transmettre à ses « anciens ». Car ce sont bien les 15-25 ans du troisième millénaire naissant qui prennent en pleine gueule toutes les tares de notre époque : immigration sauvage et violences concomitantes (rackets, agressions, tournantes, etc.), pédagogisme libertaire dévastateur (les dictées, c’est « fasciste » ; être incapable d’écrire une lettre de motivation à 20 ans, c’est « progressiste »), islamisation conquérante (un « boloss » qui  mange un gâteau au nez et à la barbe de son camarade de classe qui pratique le ramadan mérite bien une ratonnade), rouleau-compresseur libéral (25% de chômage pour notre classe d’âge), amnésie identitaire (nos baby-boomers de parents n’ayant pas jugé utile de nous transmettre une culture), etc.

Alors oui, notre génération ne manque pas d’arrogance. J’en conviens. Mais elle a au moins l’excuse d’assumer tout ce que celle de nos parents s’est payé le luxe d’éviter : vos errances passées sont notre calvaire présent et futur. Et en plus de cela, nous payons vos voyages à Marrakech quand vient pour vous l’âge de la retraite. Etourdis par les délires maoïstes de vos années étudiantes ou par l’impératif de « faire carrière », qui vous a fait privilégier une éducation tantôt progressiste, tantôt matérialiste, en tout cas jamais spirituelle, ou du moins négligeant de transmettre à vos enfants les rites de sociabilité les plus nécessaires à la formation de l’esprit et de leur personnalité (scoutisme, colonie de vacances, clubs de sport, éducation musicale, traditions régionales, …), vous vous étonnez ensuite de voir le boomerang vous revenir en plein visage au moment de l’adolescence : contrairement à des poncifs éculés, c’est le parent faible et hésitant, allergique à l’idée d’ « imposer » quoi que ce soit à ses rejetons, qui subit les révoltes pubères les plus violentes.

Aujourd’hui, ce sont les baby-boomers et les 68ards qui nous donnent des leçons de modération : « pense à tes études », « ta politique va te fermer toutes les portes », « ça te passera ! », « tu perds ton temps », … Ces gens-là, qui ont fait la fête pendant quarante ans, non contents de nous faire nettoyer leur merde, nous donnent en plus les leçons que les collabos, par passivité complice avec l’occupant, donnaient aux jeunes tentés par la Résistance pendant la guerre : « fais toi petit, travaille dans ton coin, ne te fais pas remarquer ». D’une époque à une autre : les mêmes injonctions paternalisantes et stérilisatrices de toute noblesse d’âme, les mêmes récriminations petite-bourgeoises à l’encontre des vertus les plus aristocratiques du cœur. En somme, notre génération, et en particulier la partie de celle-ci active dans un combat politique réellement engageant (on ne « milite » pas au PS ou à l’UMP, on « réseaute » et on bat des ailes dans un petit carré mondain), a plus de points communs avec celle de nos grands-parents qu’avec celle de leurs enfants.

Bien entendu, ce schéma est celui d’un ensemble, dessiné dans l’abstraction des cas particuliers, car il y en a bien qui n’ont pas manqué de transmettre quelque chose à leur descendance. Mais pris dans sa globalité, la génération des parents de ceux qui ont entre 15 et 25 ans aujourd’hui, voire 30 ans, ne peuvent se lamenter du reflux des traditions, ayant eux-même saboté leur transmission, abandonné le rôle historique qui était le leur, celui d’assurer une continuité identitaire. Mais qu’ils se rassurent : les sondages les plus récents attestent que, dans sa majorité, la jeunesse actuelle souhaite revenir aux fondamentaux (autorité et transmission) dans l’éducation de leurs enfants déjà nés ou à naître.

En fin de compte, notre génération a paradoxalement plus de sagesse que celle de ses parents car elle a simultanément l’expérience théorique de leurs lubbies les plus diverses – nous aussi, nous savons nous droguer, manifester pour sécher les cours et coller un autocollant « touche pas à mon pote » sur un cartable – et l’expérience pratique des impasses auxquelles ces délires ont mené le pays – fabrication en chaîne de légumes sans volonté propre, société multiculturelle et multiraciste, etc. Nous avons à la fois le plan et sa réalisation sous les yeux. C’est donc à notre génération d’éclairer nos gouvernants, qui ont pour la plupart l’âge d’être nos parents, sur les fossés dans lesquels ils nous entrainent. Et, le cas échéant, de les jeter à la poubelle de l’histoire, eux et leurs idéologies périmées, pour les remplacer.

Alors, plus de leçons de morale débilitantes et d’accolades familières sur l’épaule : c’est à vous d’entendre la voix des petits Blancs énervés, ceux qui font aujourd’hui les frais de votre incurie passée et présente, ceux qui vivent au quotidien la concrétisation pratique de vos fantasmes juvéniles. Vous ne nous avez rien transmis ? Tant pis, nous prendrons ! Comme des pirates sans vergogne. Nous renouerons la chaîne de l’identité rompue avec vous, nous apprendrons la lengo nostro à nos enfants, nous leur apprendrons qu’ils sont nés dans un terroir, dans une province qui a une histoire et des traditions : nous leur transmettrons ce que, nous autres, avons dû patiemment compiler par nous même. La chaîne de l’identité n’est jamais définitivement brisée : il suffit qu’un maillon se réveille pour reconstituer le lien entre passé, présent et futur. Il suffit d’une prise de conscience, d’une seule. Celle-ci doit être radicale et complète, elle ne se fait pas par dessus la jambe : ce n’est pas un assaisonnement de « folklore » pour rendre plus digeste la soupe de la modernité, c’est une entrée en religion. Nous vivons une époque dure : il faut des hommes et des idées qui le soient tout autant.

La jeunesse au pouvoir ! Hic et nunc.

Une jeunesse idéale

« C’était mieux avant ». Combien de fois a-t-on pu entendre cette phrase ? Que ce soit nos aïeux dépassés par le consumérisme de la jeunesse, que ce soit les professeurs écœurés de la violence scolaire, ou que ce soit ces employés récemment embauchés, et qui regrettent déjà les avantages de leur ancien poste. Cette expression est symptomatique et représente un double échec: échec par rapport au passé mais aussi échec en vue d’un futur qui, de toute évidence, sera morose.

Mais on peut penser que de tout temps, les anciens ont toujours cru qu’ils avaient fait mieux, du temps de leur jeunesse, à l’époque où ils avaient toutes les clefs en main pour maitriser leur vie. Parce que tout restait encore à créer. Or aujourd’hui, combien de jeunes raisonnent en ces termes: c’était mieux avant ? Elle est là la grande nouveauté, l’effarante nouveauté: la Jeunesse n’a plus d’idéal. Elle ne croit plus en rien. Elle n’invente plus rien. La création de la jeunesse est au plus bas. Les dernières tendances vestimentaires ne font que ressortir des placards les vêtements Woodstock. L’activisme des jeunes est en chute libre dans les associations. L’intérêt porté au bien commun se résume à une coupe du monde tous les quatre ans.
Il fût un temps où la Jeunesse rêvait, rêvait d’un monde meilleur. Des barricades de 1871 au printemps de Mai 68, des années de plombs aux concerts d’un soir dans les champs, la Jeunesse espérait. Oh, certes, souvent emportée par sa naïveté et son angélisme, la Jeunesse a pu se tromper. Elle a pu détruire, diviser, annihiler, uniformiser, terroriser et tuer. Mais elle espérait. Elle se battait. Elle vivait. On appelle cela l’idéal. Il est frappant de voir ô combien les jeunes de nos jours manquent d’idéal. Surement, le discours anti-mondialisme du samedi soir avec quatre verres dans le sang s’entend souvent. Mais à quoi sert-il si le lendemain, vous allez noyer votre médiocrité dans un fast food ?

Une jeunesse qui se drogue, une jeunesse qui n’a pas d’autres grands soirs que la veille des soldes, une jeunesse dépressive et suicidaire n’a de jeune que son nom. Et d’idéal que son ventre. Pourtant, tout n’est pas perdu. Surtout ne pas tomber dans un cynisme noir, c’est déjà faire preuve d’idéal. Il existe encore une jeunesse parisienne qui se refuse à ne faire que survivre. Une jeunesse parisienne qui veut vivre. Les deux pieds sur terre, et la tête dans les nuages. Nous refusons et nous continuerons à refuser l’abandon de l’être spirituel que nous sommes toutes et tous. Nous refusons d’abandonner aux matérialistes et aux dépressifs ce monde qui nous appartient aussi.
Ils ont l’argent; nous avons l’amitié. Ils ont des psychotropes; nous avons le sport et la culture. Ils ont la production; nous avons le don de soi. Ils ont le sexe; nous avons l’amour. De nos femmes, de nos proches, de Paris, de nous mêmes.

Notre idéal est simple et ne se vante de rien. Élévation, Générosité, Abandon.

Elévation, car nous ne voulons être l’esclave de personne. Ni de nos instincts, ni des diktats des puissants de l’époque.

Générosité, parce que la force de l’avenir se construit dans le présent. Abandon, parce que c’est souvent avec rien dans les poches qu’on a tout dans le cœur. Notre idéal pour la Jeunesse est simple: les jeunes doivent dès maintenant décider et diriger la société dans laquelle ils vivent et vivront demain. Nous ne paierons pas les choix de dirigeants, ces jeunes « vieux cons ». Notre idéal pour la Jeunesse est simple: une jeunesse idéale.

Pierre-0