Les héros ne sont pas fatigués

Enée portant son père Anchise, qui tient les Pénates dans ses mains (divinités protectrices du foyer chez les Romains). Dans l’Enéide, Virgile fait d’Enée un symbole de piété et de respect de l’héritage des Anciens.

La guerre de 1914-1918 : vingt-et-un million de morts. La Seconde Guerre mondiale : au moins quarante millions. Les hécatombes peuvent inspirer des sentiments divers. Tout dépend des valeurs auxquelles on se réfère. Tous les hommes tombés à la guerre n’étaient certes pas des héros. Tous n’étaient pas partis au front pour « se faire une âme », comme dit Montherlant. Mais leur sacrifice collectif n’en est pas moins une leçon d’héroïsme. Les faits, après tout, prennent leur sens selon la perspective dans laquelle on les place. Et dans notre histoire, l’héroïsme, forme d’exemplarité poussée jusqu’à ses dernières limites, a pendant des siècles été constamment admiré. Qu’au pays de Voltaire, il y ait aussi des esprits hypercritiques pour en sourire, tant pis ! L’ironie est la forme française de l’impuissance.

Ce qui distingue le héros du marchand, disait Werner Sombart, c’est que le premier cherche toujours ce qu’il peut donner à la vie tandis que le second recherche ce qu’il peut en retirer. Le héros, cependant, retire lui aussi quelque chose de ses actes. Il en retire une certaine conformité à l’idée qu’il se fait de lui-même, en même temps qu’un agrandissement de soi. Chez le héros, le Moi de la conscience n’étouffe jamais complètement le Moi vital. Tout héros pense comme Goethe : au début était l’action. Les récits héroïques sont essentiellement dynamiques : jaillissements permanents d’expressions et d’images. Dans un monde toujours inapte à totalement satisfaire, l’acte d’héroïsme apparaît comme une révolte. Le héros, par ses actes, cherche à se donner une forme, à se donner une âme, à passer du statut d’individu à celui de personne. Soumis à la fatalité, il la défie pourtant. Et par cette contradiction, il se transfigure, se dépasse et s’atteint en même temps.

L’héroïsme n’est pas seulement un don de soi. La liberté pour mourir est aussi une liberté pour vivre – sous-tendue par les mêmes raisons. Ainsi que l’a remarqué Philippe Sellier (Le mythe du héros, Bordas, 1970), l’acte d’héroïsme traduit fondamentalement un « désir d’être dieu ». Il n’y a pas de transformation du monde qui ne repose d’abord sur un dépassement de soi. Le héros constitue un trait d’union incessant entre des dieux et des hommes qui se sont mutuellement conçus à leur image. Le héros n’est pas un homme-dieu, mais un demi-dieu, un homme divin : « le divin Achille », répète Homère. Tout homme qui se dépasse participe lui aussi de la divinité, devient porteur d’une étincelle divine. L’abondance des héros dans l’antiquité gréco-romaine et celto-germanique va de pair avec la multiplicité des dieux.

Achille, Hector, Enée, Léonidas, Goliath, Siegfried, Heraklès, Roland, Rodrigue, Arthur ou Lancelot : dans une certaine mesure, la vraie religion de l’Europe, c’est ce « culte des héros » évoqué par Carlyle au siècle dernier, dans un ouvrage (Les héros. Le culte des héros et l’héroïque dans l’histoire, 1840) qui s’employait à tracer une trajectoire depuis Odin jusqu’à Napoléon. L’histoire universelle, disait Carlyle, repose sur des « biographies de héros ». C’est que l’exemplarité de ses « travaux » fait du héros une figure populaire, une figure qui parle immédiatement à un peuple dont elle incarne les aspirations inconscientes et les sentiments collectifs. L’épopée antique, dont Georges Dumézil, élu tout récemment à l’Académie française, a montré toute l’importance dans le développement des cultures indo-européennes (Mythe et épopée, 3 vol., Gallimard, 1968-77), n’est rien d’autre que l’expression d’une structure mentale axée sur des valeurs héroïques.

On connaît la fraternité des anciens combattants. Seule l’adhésion aux valeurs héroïques permet d’éviter le moralisme totalitaire, car seule elle permet d’estimer l’adversaire par-delà ce qui peut séparer de lui. Il fut un temps où l’on ne se battait bien que contre ceux qu’on estimait : telle fut l’origine du duel. D’où la notion de « fraternel adversaire » : séparés par des idées ou des frontières, des hommes se reconnaissent lorsqu’ils adoptent le même style, se rallient aux mêmes valeurs. Un ennemi reste un frère quand il vit au même niveau que nous. Quand Achille tue Lycaon, il lui dit : Alla, philos !, « Meurs, ami ! » Ce sont les idéologies modernes, prenant le relais des anciennes religions dogmatiques, qui ont exigé qu’on haïsse l’adversaire. Comment aurait-on pu, sans cela, être pacifiste et se battre ? Pour combattre des hommes quand on se déclare « humaniste », il faut leur dénier leur humanité, les réduire au statut de « non-hommes » : dès lors, contre eux, tout est permis.

L’Europe a fait sien pendant des siècles le mot de Sénèque : « Vivre est le fait d’un guerrier ». Mais l’héroïsme déclenchait déjà les sarcasmes de Pascal et d’Augustin. Aujourd’hui, à nouveau, on semble ne plus croire aux « grands hommes » – quitte à se dire disciples de Marx, de Freud ou de Mao. Ce n’est d’ailleurs pas un mince paradoxe que le socialisme ait si souvent rencontré l’idéal héroïque, alors que l’esprit petit-bourgeois l’a toujours dédaigné : le désir de sécurité à tout prix a gommé l’esprit héroïque plus sûrement que les révolutions, qui l’ont au contraire entretenu.

Ce n’est probablement qu’une apparence. L’héroïsme répond à un besoin éternel de l’âme européenne (et de ce point de vue, l’hostilité moderne au héros dissimule d’évidence une hostilité plus générale à un système de valeurs spécifiquement européen). Bachelard rappelait que « l’imagination est toujours jeune ». Drieu La Rochelle et Romain Rolland, Saint-Exupéry et Malraux ont continué en ce siècle d’exalter la grandeur. Non, les héros ne sont pas fatigués, c’est le monde qui s’est provisoirement lassé d’eux. Les demi-dieux se sont réfugiés dans l’inconscient des peuples, dans l’imagination populaire. Ils attendent leur heure, sûrs de leur retour, comme les chevaliers d’Arthur dans les brumes d’Avalon – l’« île des pommes » de la légende celtique – ou ceux de Barberousse dans les forêts sauvages du Kyffhäuser.

Alain de Benoist (Le Figaro Magazine, 10 novembre 1978)

Philippe Sellier, Le mythe du héros
Thomas Carlyle, Les héros
Theodor Haecker, Virgile, père de l’Occident

Fils d’Europe, tous fils d’Homère

Ce n’est pas un manuel militant, encore moins de doctrine politique. Et pourtant, il est impossible pour un membre de l’Autre Jeunesse de se passer d’une pareille lecture. L’Iliade et l’Odyssée ne sont pas seulement des poèmes élégants, à ranger sagement dans sa culture générale. Ils sont le miroir de nous mêmes, Européens. Ils posent les bases de notre identité et sont une invitation à l’expression de nos vertus les plus hautes : Courage, Honneur, Amour, Fidélité.

Poèmes de l’adversité et du dépassement de soi, l’Iliade et l’Odyssée sont des guides spirituels pour qui veut s’assurer la victoire au combat. Ce qui n’est, finalement, pas si éloigné de l’objectif d’un manuel militant ou de doctrine politique…

Précision importante : l’Iliade et l’Odyssée restent des récits. Et comme tous les récits, on se gâche le plaisir de leur découverte lorsqu’on s’inflige la lecture d’études sur le sujet ou tout simplement de leur préface ou introduction, qui ôtent généralement tout suspense en révélant la fin… Soyez vierge de toute connaissance sur ces poèmes : c’est le meilleur moyen d’être réellement envoûté par eux.

Dans ces poèmes circule la sève d’une éternelle jeunesse. Ils sont la source de notre littérature et d’une part importante de notre imaginaire. Leur style prodigieusement inventif peut sembler tout d’abord un peu déroutant avec ses attributs répétitifs qui servaient de repères aux auditeurs antiques. Mais il faut entrer dans le texte et bientôt on en est envoûté.
En composant l’Iliade, Homère se fit le créateur de la première de toutes les épopées tragiques, et avec l’Odyssée celui du premier de tous les romans. L’une et l’autre placent l’individualité des personnages  au centre du récit, ce que l’on ne trouve dans la tradition d’aucune autre civilisation. Comme l’a souligné André Bonnard, l’Iliade est un monde peuplé d’innombrables personnages distincts les uns des autres. Pour les faire vivre, Homère ne les décrit pas, il lui suffit de leur prêter un geste ou une parole. Il y a des centaines de guerriers qui meurent dans l’Iliade, mais par un trait spécifique, le Poète leur donne une vie singulière à l’instant de mourir. « Et Diorès tomba dans la poussière, sur le dos, tendant les bras vers ses camarades » (IV, 524). Un seul geste et nous voici touchés par ce Diorès inconnu et son amour de la vie.

Homère nous a légué ainsi dans leur pureté inaltérée nos modèles et nos principes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon, dans le respect mutuel du féminin et du masculin. Le Poète nous rappelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous restitue les assises de notre identité, l’expression primordiale d’un patrimoine éthique et esthétique « nôtre », qu’il tenait lui-même en héritage. Et les principes qu’il a fait vivre par ses modèles n’ont pas cessé de renaître jusqu’à nous, preuve que le fil secret de notre tradition ne pouvait être rompu.

Dominique Venner

Acheter l’Iliade et l’Odyssée (à éviter absolument : l’édition d’Annie Collognat-Barès)