Le Rollerball d’origine (Norman Jewison, 1975) s’inscrivait dans le courant de la science-fiction pessimiste des années 70, auquel appartiennent des œuvres comme Le survivant (Boris Sagal, 1971), Soleil vert (Richard Fleisher, 1973) ou encore Zardoz (John Boorman, 1973). La reprise intégrale des thèses du film étant impossible (car dangereusement vraie), les scénaristes se sont donc attelé à un travail d’édulcoration (on garde la forme mais on jette le fond) : ainsi, dans un futur proche, en Russie, le Rollerball, jeu ultra-violent et spectaculaire, fait fureur. La star incontestée de cette discipline est Jonathan (Chris Klein). Véritable microcosme néo-totalitaire dirigé d’ une main de fer par la mafia, les régles sont peu à peu abandonnées et voient le jeu sombrer dans la sauvagerie la plus totale. Le but ? Gagner des parts de marché et éliminer Jonathan, devenu encombrant…
La volonté affichée étant de livrer un produit light, pas trop dérangeant et propre à une consommation rapide (vous avez remarqué comme le cinéma américain ressemble de plus en plus au fast-food ?), et surtout bien propret pour ne pas effrayer les ligues parentales et se voir taxer d’une interdiction (de fait, le remake est moins violent que l’ original), exit donc le discours d’ une noirceur absolue sur un monde globalisé livré au trusts, et où le sport a remplacé les conflits armés (ce qui est bien vu : les travaux de Robert Ardrey, de Konrad Lorenz et d’Arnold Gehlen montrent tous que le sport et la chasse sont des substituts de la guerre, tout comme la joie sportive n’est que la monstration des dents avant la morsure).
Ceci dit, l’idée de situer l’action en Russie n’est pas idiote : ce pays voit effectivement l’apparition de nouvelles formes de sports ultra-violentes, causant parfois la mort des participants. Calibré pour être un film de consommation courante, personne ne s’attendait au résultat (difficile de croire que les producteurs aient put laisser McTiernan réaliser ce film car, comme le remarqua un critique, “ils n’aiment pas trop Guy Debord à Hollywood”).
Car John McTiernan, extraordinaire géomètre de l’ action (Predator, Piège de crystal, Le treizième guerrier, un faux action-man et un vrai cinéaste), réalisant au cordeau cette parabole sur la société du spectacle et, prenant volontairement appui sur le grotesque et l’indigence du scénario (toute la subtilité et l’aspect visionnaire de l’original ayant été évacués par des scénaristes aux ordres), livre une véritable dénonciation du capitalisme et de la société du spectacle.
Délibérément hystérique, grandiloquent et extrémiste, Rollerball 2002 est un brulôt révolutionnaire incroyablement subversif et anar, pronant carrément, dans ses dernières minutes, l’extermination des tyrans. McTiernan braille un gigantesque ” Réveillez-vous ! ” dans la capitale mondiale du cinéma, en partant du principe que trop de spectacle tue le spectacle, et réveille du coup les spectateurs décérébrés par un excés de Spielberg. A ce titre, son Rollerball est à classer à côté d’Invasion Los Angeles de John Carpenter (1988) et de Fight club de David Fincher (1999 — voir JR n° 27), autres grands moments du cinéma subversif.