Simone Weil : le déracinement et l’avenir de notre civilisation

La charité peut et doit aimer dans tous les pays tout ce qui est condition du développement spirituel des individus, c’est-à-dire, d’une part, l’ordre social, même s’il est mauvais, comme étant moins mauvais que le désordre, d’autre part, le langage, les cérémonies, les costumes, tout ce qui participe au beau, toute la poésie qui enveloppe la vie d’un pays. (…) Patriotisme. On ne doit pas avoir d’autre amour que la charité. [L'Etat-nation] ne peut pas être un objet de charité. Mais un pays peut l’être, comme milieu porteur de traditions éternelles. Tous les pays peuvent l’être.

(…) La vie moderne est livrée à la démesure. La démesure envahit tout : action et pensée, vie publique et privée. De là, la décadence de l’art. Il n’y a plus d’équilibre nulle part.

(…) Argent, machinisme, algèbre. Les trois monstres de la civilisation actuelle. Analogie complète.

(…) L’art n’a pas d’avenir immédiat parce que tout art est collectif et qu’il n’y a plus de vie collective (il n’y a que des collectivités mortes), et aussi à cause de cette rupture du pacte véritable entre le corps et l’âme. L’art grec a coïncidé avec les débuts de la géométrie et avec l’athlétisme, l’art du Moyen Age avec l’artisanat, l’atr de la Renaissance avec les débuts de la mécanique, etc. Depuis 1914, il y a une coupure complète.

(…) Ne priver aucun être humain de ses metaxu, c’est-à-dire de ces biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l’âme, et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine n’est pas possible.

(…) La tentative de réenracinement de la Renaissance a échoué pare qu’elle était d’orientation antichrétienne. La tendance des lumières, 1789, la laïcité, etc., ont accru encore infiniment le déracinement par le mensonge du progrès. Et l’Europe déracinée a déraciné le reste du monde par la conquête coloniale. Le capitalisme, le totalitarisme font partie de cette progression dans le déracinement.

(…) Le lien féodal, en faisant de l’obéissance une chose d’homme à homme, diminue de beaucoup la part du gros animal [l'Etat-nation]. Mieux encore la loi. Il faudrait n’obéir qu’à la loi ou à un homme. C’est presque le cas des ordres monastiques. Il faudrait bâtir la cité sur ce modèle. Obéir au seigneur, à un homme, mais nu, paré de la majesté seule du serment, et non d’une majesté empruntée au gros animal.

(…) L’illusion constante de la Révolution consiste à croire que les victimes de la force étant innocentes des violences qui se produisent, si on leur met en main la force, elles la manieront justement. Mais sauf les âmes qui sont assez proches de la sainteté, les victimes sont souillées par la force des bourreaux. Le mal qui est à la poignée du glaive est transmis à la pointe. Et les victimes, ainsi mises au faîte et enivrées par le changement, font autant de mal ou plus, puis bientôt retombent.

(…) Notre époque a détruit la hiérarchie intérieure. Comment laisserait-elle subsister la hiérarchie sociale qui n’en est qu’une image grossière ?

(…) D’où nous viendra la renaissance, à nous qui avons souillé et vidé tout le globe terrestre ? Du passé seul, si nous l’aimons.

(…) Tu ne pourrais pas être né à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu. A près l’écroulement de notre civilisation, de deux choses l’une : où elle périra tout entière comme les civilisations antiques, ou elle s’adaptera à un monde décentralisé. Il dépend de nous de préparer l’avenir.

La Pesanteur et la Grâce, 1948

Simone Weil (sans lien de parenté avec l’avorteuse) était professeur de philosophie, « catholique du dehors » et helléniste passionnée. Après avoir rejoint le Général de Gaulle à Londres, par solidarité avec ses compatriotes, elle refuse de s’alimenter plus que ne le permet les tickets de rationnement distribués aux Français restés au pays. Elle se passionnait pour « toute l’immense étendue des siècles passés, excepté les vingt derniers, tous les pays habités par les races de couleur, toute la vie profane des pays de race blanche ». Elle écrit L’Enracinement et Notes sur la suppression générale des partis politiques. Elle « se laisse mourir et rejoint le Christ le 24 août 1943 » (Georges Hourdin).