Le Spartiate, tout nous laisse le supposer, passait pour courageux parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Dans la phalange soudée comme un bloc, comment reculer, poussé par le rang suivant ? Il ne perdait pas de vue non plus le supplice infligé aux déserteurs, indépendamment de la honte pour beaucoup, d’accomplir un acte vil. En outre, tout était prévu pour l’exciter au combat : l’hydromel alcoolisé avant l’assaut, les chants belliqueux obligatoirement hurlés à plein poumons, le vrillement des oreilles par les flûtes obsédantes, enfin le contact avec l’ennemi qui brandissait son glaive, l’instinct de conservation et le déclenchement de tous les réflexes acquis au cours des années d’entrainement. Peut-être aussi pensait-il, l’hoplite, à la récompense décernée aux braves, l’ilote, à son éventuel affranchissement et le mal-aimé à une gloire fêtée dans les bras d’une femme éblouie. Tout cela pouvait faire des héros, sans comptés ceux fabriqués par le dieu hasard, quand le guerrier surpris de se voir attribuer des lauriers qu’il n’a pas mérités, profitant d’un concours de circonstances mal interprétées. Mais qu’importe ! La guerre et ses troubadours ont besoin de héros et l’on fait toujours bonne mesure.
Laissons le Spartiate sur son piédestal, car des héros, des vrais, il y en avait en Laconie comme ailleurs, semblables à Léonidas aux Thermopyles combattant jusqu’à la mort avec trois cents de ses meilleurs guerriers. Si le triomphe est réservé à l’exceptionnel, dans les rangs il y avait aussi de ces petits combattants qui font les grandes nations. Le vrai courage, c’est quand la peur tord le ventre du soldat, qu’il monte à l’assaut quand même et en chantant. Nous pouvons être certains qu’à Sparte, ceux-là étaient innombrables.
Jean Marcillac, auteur des Egaux spartiates (1975)