L’enchainé de Sartène
La Corse est une terre aux traditions encore bien vivantes. La première d’entre-elles, la langue, est emblématique de l’identité insulaire. En effet, le corse, de racine toscane, est parlé dans les cafés, sur les places des villages, dans les foyers. Des plus jeunes aux plus âgés, notamment par le biais de l’enseignement linguistique dispensé dans les écoles de l’île.
Parmi les traditions multiséculaires qui survivent à la modernité en Corse, celles liées à la Semaine Sainte sont de nos jours puissantes, voire resplendissantes. Sur l’île de Pascal Paoli, des processions ont lieu dans la plupart des villes importantes, comme dans de nombreuses régions en Europe. Chacune possède ses particularités, telles que les salves de fusils exécutées par la confrérie locale à Cargèse, les processions circulaires simultanées de cinq confréries le long des falaises à Bonifacio, ou la procession du pénitent blanc à Corte. La liste est longue.
La procession de Sartène est sans doute la plus impressionnante. La procession du Catenaccio (en corse u Catenacciu, « l’enchainé ») a lieu tous les ans dans les rues de la ville, depuis sa fondation, construite par les Génois sur un promontoire rocheux au milieu du XVIème siècle, surplombant le golfe de Valinco. D’après Prosper Mérimée, Sartène serait « la plus corse des villes corses ». Le soir du vendredi saint, ce sentiment est bien vivace.
Loin de l’agitation touristique des cités balnéaires comme Propriano ou Porto-Vecchio, l’âme des étroites ruelles sartenaises possède quelque chose d’unique. Alors imaginez la situation, entouré de milliers de personnes, emporté par le rythme lancinant des chants de pénitence en langue corse. Certes, l’évènement attire de nombreux touristes, mais le respect de la tradition et des particularismes insulaires est de mise.
La tête de cortège du chemin de croix est formée de pénitents aux pieds nus, vêtus de tuniques, de cagoules et encadrés par la confrérie A cumpagnia del Santissimo Sacramento. Les pénitents sont revêtus de trois tuniques de couleurs distinctes, représentant des personnages du chemin de crois du Christ au Golgotha.
Huit pénitents noirs symbolisent la foule en transportant un Christ gisant dans son cercueil. Le pénitent rouge porte une lourde croix de 35 kilos en trainant, sanglée à sa cheville droite, une chaîne de 17 kilos (qui donne d’ailleurs son nom à la procession). Le catenacciu est choisi tous les ans par le prêtre de la paroisse parmi une liste de volontaires. Seul le curé connaît le nom du pénitent. Il se dit que, généralement, celui-ci est un repris de justice… L’anonymat est intimement gardé, même si la curiosité force la foule à croiser le regard de l’homme encagoulé. Comme le Christ, le pénitent rouge tombe trois fois dans les rues de Sartène au cours de son chemin de croix. Un dernier pénitent, vêtu de blanc, aide le catenacciu, dans sa lourde tâche, à l’instar de Simon de Cyrène.
Au-delà de l’aspect purement religieux de cette procession, le sentiment qui anime le spectateur du catenacciu est l’intense communion de toute une ville autour d’une tradition ancestrale à la symbolique ancrée au plus profond de l’âme corse. Entre fierté, humilité et impitoyable portée tragique.
Voici un extrait d’un documentaire sur le Catenacciu :






















