
« Abattons les cartes. Nous en avons assez. Nous autres, nous cherchons à vivre dangereusement. C’est-à-dire à vivre tout court. A aimer. A croire. A créer. A nous bien porter. A refaire des signes de vie simple sur ce monde en décomposition où les nécrophages passent pour des infirmiers consciencieux. Nous sommes les idiots, bien sûr. J’ai dit, je crois, qu’il y avait sans doute un grand nombre d’idiots de notre genre dans un récent article intitulé : Il y a une chevalerie. Je m’entête. Il y a une chevalerie. Tout le reste est peinture pour bourgeois peureux et marchands habiles, littérature pour étudiants mal nourris et crimes absurdes pour cinéastes d’avant-garde. »
Louis Pauwels
« L’esprit de vieillesse est un esprit de compromission. L’esprit de vieillesse essaie de faire honte à l’esprit de jeunesse de ses partis pris absolus. Mais ce que l’esprit de vieillesse oppose à ces partis pris, sous le nom de sagesse, c’est le calcul d’une prévoyance abjecte qui pourrait se résumer ainsi : « Tâchons de faire durer le provisoire aussi longtemps que nous, et après nous, qu’importe ! ». Telle fut la politique de Munich. Il serait stupide de prétendre justifier cette politique en alléguant que, déplorablement privée de générosité et de grandeur, elle est du moins conservatrice. L’esprit de vieillesse n’est conservateur que de lui-même. L’esprit de vieillesse est essentiellement destructeur. (…) Si l’on pouvait faire le compte des consciences que ce scandale a tuées ou gravement blessées, on comprendrait que le réalisme a épuisé spirituellement les peuples, avant de les livrer au désastre inévitable [hier la seconde guerre mondiale, demain les conflits ethniques en Europe]. On ne pourra rien contre l’esprit de Munich aussi longtemps que durera le système politique, économique et social dont cet esprit est l’expression. Le règne de l’Argent, c’est le règne des Vieux. Dans un monde livré à la dictature du Profit, tout homme capable de préférer l’honneur à l’argent est nécessairement réduit à l’impuissance. C’est la condamnation de l’esprit de jeunesse. La jeunesse du monde n’a le choix qu’entre deux solutions extrêmes : l’abdication ou la révolution. »
Georges Bernanos, La France contre les robots (édition Le Castor Astral, 2009).
Les gens raisonnables sont partout. Dans notre famille, parmi nos amis, dans la rue, au boulot, à la fac. Leur pragmatisme en trompe l’œil nous étouffe, leur réalisme est l’alibi de leur lâcheté. Nos idéaux sont nécessairement « utopiques » pour eux. Ils se croient sages. Mais ils le sont comme on le dit d’un enfant. Ils sont prévenants parce qu’ils n’ont pas le courage d’être autre chose. Ils maquillent leurs peurs en hauteurs de vue. Ils refusent la violence sous le noble prétexte du rejet de la barbarie (« je ne m’abaisserai pas à ça »), caution morale bien utile pour dissimuler sa couardise. Ils nous abreuvent de leçons de morale bon marché : « tu devrais d’abord penser à ton avenir » est leur slogan-fétiche. Mais ils ne comprennent pas que nous n’y pensons que trop bien. Que nous n’en avons que trop conscience.
Les apparences sont trompeuses : la majorité de ces gens-là ne sont pas plus raisonnables que pragmatiques. Ils sont persuadés que le Pays des jouets dans lequel ils (sur)vivent existera pour toujours. Que les rivières interraciales en chocolat borderont leur petite vie étriquée à jamais. Comme les Munichois hier et, plus tard, les pétainistes par dépit, ils sont bien incapables de comprendre que l’inévitable est à venir. Sous prétexte de subtilité et de prudence, ils laissent la vapeur s’accumuler sous le couvercle de la cocotte-minute jusqu’à l’explosion. Leur naïveté assumée est la marque de leur utopisme profond. Ils ont la conviction bancale et paniquée que le décor en carton pâte qui les entoure depuis leur naissance est de toute éternité. « Tu devrais d’abord penser à ton avenir » trouve alors tout son sens pour eux : puisqu’il leur est inconcevable que la civilisation succombe aux coups des barbares, il leur parait tout naturel d’enjoindre leurs descendants au nombrilisme social. « La politique, laisse ça aux autres ». Tout au contraire, nous avons choisi de prendre nos responsabilités, de bâtir l’avenir, d’être en première ligne. Ils nous traitent « d’irresponsables » alors qu’ils ont déserté tous les champs de bataille. Ils se croient réalistes alors que ce sont des idéalistes béats, imaginant naïvement que le monde qu’ils ont connu est le même que le nôtre. Nous sommes les réalistes qui avons compris les premiers que prendre les armes aujourd’hui nous évitera d’avoir à affronter une guerre civile demain.