[Tribune libre] Nous n’avons pas besoin de 14 juillet

Par Julien Langella, responsable de Recounquista – Les Jeunes Identitaires de Provence

« Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas. »

Georges Brassens, La Mauvaise réputation

La date du 14 juillet a été fixée comme fête nationale par la loi du 6 juillet 1880. Depuis Napoléon, on la fêtait clandestinement, l’Empereur l’ayant interdite de crainte que les festivités n’incitent à de nouvelles émeutes, comme le jour de la prise de la Bastille. Dans l’émission L’Ombre d’un doute (11 juillet 2012), on apprend que « ce qui était une fête populaire, avec des mouvements de foule, des processions, des parades devient [en 1880, dix ans après la victoire allemande et la perte de l'Alsace-Lorraine] une fête militaire, un défilé militaire ». Le 14 juillet revient donc en grâce mais transformé, conçu pour remonter le moral des Français, en berne depuis la sentence de Sedun. Le 14 juillet nait dans un contexte de chauvinisme sur la défensive, tel un animal blessé. Le défilé doit jouer sur les consciences : les Français sont psychiquement mobilisés par la solennité du clairon, des tambours et de l’écho des bottes qui frappent les pavés, en attendant d’être mobilisés physiquement pour venger l’affront qu’un « sang impur » osa leur faire dix ans plus tôt. Autant vous dire que Pierre, quand il assiste au défilé derrière le cordon de la maréchaussée, il pense plus à casser du schleu qu’à rêver de l’Europe-puissance…

Et pourtant, la France est un condensé d’Europe : notre pays est le seul à être bordé par la mer du Nord, la Méditerranée et l’Atlantique ; à la fois maritime et continental ; à la fois latin, celte et germanique. La France, ce n’est pas l’uniforme du soldat, qui diffère très peu du côté à un autre d’une frontière. C’est la diversité des langues et des accents, de la cuisine et des senteurs, des paysages et des terroirs. La France, c’est cette diversité autochtone qui n’a pas besoin d’une quelconque « diversité » d’Afrique ou d’ailleurs pour exister. C’est parce qu’elle est diverse que cette France est « l’Europe en modèle réduit » (Eric Zemmour). La France, ce n’est pas l’Etat. La France, c’est son peuple. En effet, « il y avait, avant la conquête romaine, de prodigieuses différences entre la colonie grecque de Marseille et les Cimbres d’entre Seine et Loire ou les Belges d’entre Meuse et Seine. Le mélange s’est formé peu à peu, ne laissant qu’une heureuse diversité. De là viennent la richesse intellectuelle et morale de la France, son équilibre, son génie » (Jacques Bainville). Fêter la France, ce devrait être fêter l’Europe !

D’autres pays se passent très bien du défilé militaire : la Grèce, l’Allemagne, la Finlande, la Norvège et la Suède ne font marcher personne au pas de l’oie. L’Italie a un défilé militaire le 2 juin mais celui-ci a lieu dans l’indifférence générale. Quant à l’Espagne et au Portugal, rigueur budgétaire oblige, les effectifs du défilé ont été considérablement réduits (en particulier les véhicules les plus polluants, mesure de bon sens écologique). Au Royaume-Uni, il n’y a même pas de fête nationale à proprement parler, ou plutôt ce sont celles des Saints patrons : la St Patrick en Irlande, St Andrew en Ecosse, St David au Pays de Galles, St Georges ou l’anniversaire de la Reine en Angleterre (qui n’est même pas fêté le jour de sa naissance).

Le cas du Pays de Galles devrait nous servir d’exemple : chaque 1er mars, des parades populaires apparaissent spontanément dans la plupart des villes, de quartier en quartier les habitants se joignent librement à la foule, certains sont habillés en chevalier du Moyen-Âge, d’autres arborent des ailes de dragon et se peignent le visage aux couleurs émeraude et pourpre du Y Ddraig Goch(le Dragon rouge, drapeau de la nation galloise), tous portent une jonquille en l’honneur de Saint David, des étendards et fanions médiévaux de différents fiefs gallois sont cousus entre eux et portés en procession, on se déguise et on danse, … A Wrexham par exemple, des groupes de musique locaux jouent ici et là dans les rues, on chante le Hen Wlad fy Nhadau (« Vieux pays de mes ancêtres », hymne national), des jeux sont organisés pour les enfants, etc. Dans les parades, le jean côtoie le kilt et la guitare rencontre la welsh bagpipe ou la harpe dans une ambiance intemporelle de carnaval national. Passé, présent et futur se tutoient. Dans les écoles, les jeunes filles revêtent l’habit traditionnel. En 2010 à Cardiff, le Really Welsh Food (« Festival de la Vraie Nourriture Galloise ») a été spécialement organisé le 26 mars pour précéder la St David. Rodney Skelland, Lead Member for Regeneration and Corporate Governance, déclare : « la St David est un jour pour célébrer notre culture galloise et notre héritage » (wrexham.com, 3 février 2012).

S’il y a bien une exception française, c’est la manière dont les partisans les plus enragés de la République ont fait table rase du passé de la France comme ils tranchèrent la tête de leur roi. Pour Tocqueville, « rien n’a plus surpris et même épouvanté l’Europe, qui n’était pas préparé à un pareil spectacle » (L’Ancien régime et la Révolution, 1856). Le penseur Edmund Burke, épouvanté par ce qu’il avait vu en France, rapporta à ses compatriotes : « c’est la première fois qu’on voyait des hommes mettre en morceaux leur patrie d’une manière aussi barbare » (Réflexions sur la Révolution française, 1790). S’il avait eu le courage de rester plus longtemps, il aurait vu les Barrère et autres Vadier (surnommé « Le Grand Inquisiteur ») descendre les escaliers de l’hémicycle parlementaire avec des bottes faites en peau de vendéen (Reynald Sécher, Vendée : du génocide au mémoricide, 2011).

Si la plupart des Etats modernes se sont construits sur une certaine mythologie nationale, aucun d’entre eux ne la fait avec autant de persécutions contre son propre peuple et ses identités locales, c’est-à-dire à l’égard de ses racines. Cela explique pourquoi, devenus amnésiques, gentiment alignés comme des bœufs derrière les barrières des Champs Elysées ou devant notre écran de télévision, nous nous contentons de ce défilé militaire chiant comme la mort qui n’évoque absolument rien dans notre mémoire populaire. A en lire les paroles de leur hymne, Les Gallois, eux, n’ont pas besoin de tanks et de tenues camouflage – virilité d’opérette pour nation vassale – pour se rappeler que leurs ancêtres étaient de « braves guerriers, si nobles et si vaillants, qui versèrent leur sang pour la liberté », mais aussi « des poètes et des chanteurs, des hommes illustres et d’honneur ». Et quand ils marchent dans la rue en portant les couleurs et les vêtements de leurs aïeux, ils revivent les grandes heures de leur histoire, ils rallument le feu de la plus longue mémoire. Que ressentons-nous quand nous assistons au passage de la Patrouille de France ou à un feu d’artifice ? Une vague sensation de divertissement, guère plus que ce que doit ressentir une vache devant un TGV plus coloré qu’un autre. Avez-vous si peu d’estime pour votre pays et vos compatriotes que vous ne trouviez rien à redire dans ce spectacle digne d’un peuple d’esclaves et de son despote oriental ?

Les bonnes consciences démocratiques se moquent des dictatures d’hier ou d’aujourd’hui dans lesquelles des tyrans mégalos font passer en revue, devant des troupeaux de sujets dociles, les dernières merveilles de leur armement… Sommes-nous si différents ?

Si une fête nationale est censée être la célébration d’un pays et de ses habitants, alors ce devrait être tous les jours la fête. Car la fierté d’être français ou gallois, ça ne dure pas que quelques heures dans l’année. Mais s’il fallait choisir une date, Mardi gras ferait très bien l’affaire. Car comme le disait le poète occitan Miquèu Decor, Quand on verra le bombardier répandre des pluies de confettis / Quand on verra le canon faire risette à l’objectif / Quand on verra le tank promener les filles aux fêtes / La balle faire son zig-zag, comme le serpentin / Farai de Carnaval la fèsta nacionala !

* « Je ferai du Carnaval la fête nationale ! »

Plus :

Wales.com – St David’s day

www.welshfoodfestival.co.uk

St David’s day for kids

Supprimons le 14 juillet (la République n’est pas ma patrie) (Autre-jeunesse.com, 13/7/2012)

14 juillet : le seul défilé militaire qui échappe à la rigueur (Myeurop.fr, 12/7/2012)

Retour sur les origines du défilé du 14 juillet (Le Figaro, 15/7/2011)

La rébellion de la jeunesse française

Bonnal Nicolas – lundi 23 avril 2012

La jeunesse au pouvoir, les soixante-huitards à l’abattoir ! Depuis toujours le FN était associé aux petits vieux effrayés par la modernité triomphante et cosmopolite, aux petits commerçants qui ne savaient pas s’adapter et remplir leur feuille d’impôts, enfin aux crânes creux qui avaient raté leur baccalauréat !!! Et la jeunesse française avait défilé en masse contre JMLP en 2002, fanatisée et encadrée par les médias et par le corps enseignant. Mais aujourd’hui, elle vote en premier lieu pour Marine Le Pen. C’est la première vraie révolution de cette élection. Il y a là tout un contexte à expliciter.

La première chose, c’est que la jeunesse française d’aujourd’hui n’est plus comme celles que j’ai connues : elle ne fait pas partie de la génération qui jetait sa culotte sur l’estrade des Beatles ou qui se droguait en montant sur les barricades bidon de mai 68 destinées à liquider de Gaulle et l’exception française ; elle ne fait pas partie de la jeunesse junkie, socialo ou antiraciste des années 80 – la mienne ; elle ne fait pas enfin partie de la jeunesse des rave-parties et de la culture du cannabis et du RMI, qui attendait pépère la retraite à l’époque de Chirac et Jospin. La nature a finalement réparé, comme dans la pampa argentine, les erreurs humaines. Le gladiateur seul dans l’arène doit relever la tête.

La jeunesse française d’aujourd’hui a mieux étudié que celles qui l’ont précédée. On a beau liquider son histoire et sa culture générale, elle est plus sérieuse, mieux instruite, polyglotte, propre sur elle ; elle est même polie. Presque tous les jeunes d’aujourd’hui sont des boyscouts. Voyez autour de vous. Par un paradoxe dont l’histoire a le secret, cette jeunesse qui aurait dû être engloutie par un système social qui hait la famille, la patrie, le travail, cette jeunesse a un comportement digne d’elle. C’est Péguy qui l’inspire, pas Cohn-Bendit. C’est la Providence, pas l’Etat-providence.

Plus important encore, la jeunesse d’aujourd’hui est mal traitée. On l’appelle la jeunesse des nimileuristes… Avec cinq ans d’études, elle a droit à un SMIG ou à une invitation au voyage (va bosser au Qatar !). Elle touche 400 euros pour un stage, puis 600 pour un job ; on lui demande des CV de quatre kilomètres ; on lui demande de parler mongol, bantou ou volapuk ; d’avoir été infirmier-formateur en Afghanistan ou nageur de combat au Timor oriental. Mais surtout on ne veut plus la payer. La jeunesse italienne gagne 20% de moins qu’il y a dix ans pour un premier emploi, la jeunesse espagnole est au chômage quand elle ne joue pas au foot ; elle doit s’expatrier. La jeunesse française ne peut plus se loger et ne pourra plus le faire dans l’avenir. On est dans un monde de vieux.

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Votez démondialisation


Manifeste

Les victoires sémantiques précèdent les succès politiques !

De Seattle à Porto Alegre, les mondialistes canal-historique et leur alter égos altermondialistes ont monopolisé la parole politique. Loin de ces modes éphémères, les identitaires s’affirmaient, eux, anti-mondialistes depuis leur création en 2002. Aujourd’hui ces derniers constatent en écoutant Arnaud Montebourg que leur ténacité a porté ses fruits ! Comme Arnaud Montebourg l’a écrit, il n’y a pas de mondialisation heureuse. le mondialisme n’est ni souhaitable, ni réformable. Ne nous trompons pas, le basculement de l’altermondialisme à la démondialisation est bien plus qu’une victoire sémantique. C’est le premier pas vers un changement profond de ce système devenu cannibale pour ses propres populations. Ce retournement impensable il y a peu montre que la lutte ne sera jamais vaine.

Une Europe forte pour protéger les plus faibles !

Arnaud Montebourg propose de fixer des bannières douanières à l’échelle de l’Europe. Il rejoint ainsi les identitaires qui n’ont cessé de considérer l’Europe comme une nécessité face à des puissances continentales comme les États-Unis d’Amérique ou désormais la Chine. Mais cette Europe ne saurait être réduite à une Union Européenne douanière et technocratique. L’Europe mérite mieux que cela, et d’abord d’être défendue comme le fruit d’une civilisation plurimillénaire.

Vivre et travailler au pays !

Arnaud Montebourg constate localement dans sa circonscription les ravages de la mondialisation. Dans le meilleur des cas, les multinationales pratiquent un chantage permanent à la délocalisation, faisant pression sur leurs salariés pour qu’ils acceptent des conditions de travail toujours plus précaires. Dans le pire des cas, les délocalisations à l’autre bout de la planète entrainent la mort de régions entières, quand ce n’est pas la mort de salariés licenciés et désespérés ! Arnaud Montebourg fixe comme objectif prioritaire la relocalisation de nos industries. Ces industries qui ancrent l’économie dans le réel loin des bourses dérégulées et de leurs montages financiers virtuels ! Louable engagement auquel doit s’ajouter impérativement pour être efficace l’interdiction à ces mêmes multinationales de « délocaliser à domicile » en faisant venir ici une main d’œuvre étrangère et corvéable à merci. Le concept de démondialisation inventé par le Philippin Walden Bello ne précise-t-il d’ailleurs pas de « fixer les populations dans leurs aires d’origine » !

Penser global, agir local !

Arnaud Montebourg évoque avec justesse les convergences de vue de la démondialisation avec les préoccupations des écologistes. Surtaxer des produits venant de l’autre bout du monde et produits dans des conditions douteuses, c’est favoriser une production locale, sans transport polluant inutile, et respectueuse de nos eco-systèmes ! Ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Face au mondialisme destructeur de nos économies, de nos écosystèmes et de nos peuples, l’alternative doit être totale. C’est l’essence même de nos vies qui est en jeu. Notre combat s’inscrit dans une lutte globale pour la défense et la promotion de nos identités. Ces mêmes identités qui sont les remparts les plus efficaces à la tabula rasa de la mondialisation.

Face aux clivages partisans, l’unité des dissidents : Arnaud avec nous !

Arnaud, tu constates comme nous qu’une majorité de la population française est aujourd’hui favorable à ces solutions. Les jeunes et les plus déclassés en particulier. La démondialisation bénéficie d’un large consensus loin des querelles de chapelles qui stérilisent le débat public. Tous : élus, militants politiques, associatifs, syndicalistes, simples travailleurs, nous pouvons nous entendre sur une base commune. Parce que le fatalisme n’est pas une option : Arnaud, face à ceux qui défaillent, tu n’es plus seul ! Rassemblons nous dès maintenant avec pour objectif d’organiser des assises de la démondialisation larges et ouvertes. Pour faire de ce thème crucial, un enjeu central, fut-il même électoral !

Collectif pour une démondialisation intégrale

Notre génération n’est pas effrayée, mais elle se sait condamnée à l’excellence

“Votre livre, me demande-t-on parfois, n’est-il pas démobilisateur ? Car si la France est morte, il n’y a plus qu’à baisser les bras et à rentrer dans sa coquille.” Une telle question, je l’avoue, m’étonne. Je ne vois pas pourquoi la mort de la France nous condamnerait à l’inaction. J’y verrais plutôt de pressantes raisons d’agir. Nous avons à conserver l’héritage et à le faire fructifier. Nous devons perpétuer la langue française, transmettre les usages de notre civilité, entretenir la flamme de notre civilisation. Cela n’est-il rien ? Si la France est mourante ou morte, doit-on pour autant cesser de fonder des familles et d’élever les enfants ? Cela n’est-il rien ? La cité a disparu, mais il y a toujours des hommes vivants, et ceux-ci ont à survivre ; ils ont à se défendre tous les jours contre les agressions de l’Etat ennemi, ils ont à se protéger à tout moment contre l’avilissement des moeurs et la désagrégation générale de la société. Cela n’est-il rien ? Enfin il ne suffit pas de survivre, il faut vivre, et vivre d’autant plus intensément que la “culture de mort”, comme on dit, est omniprésente. Or qu’est-ce que vivre ? C’est nous conduire en êtres humains doués de raison et créés à l’image de Dieu; c’est prier, étudier, servir nos proches, secourir les malheureurx, cultiver l’amitié, célébrer les événements heureux, et bannir la tristesse et la désespérance. Tout cela doit-il être compté pour rien ?

J’ajouterai ceci. Les obligations nouvelles qui s’imposent à nous, les meilleurs de la génération qui nous suit, les ont, me semble-t-il, instinctivement comprises. Ils s’organisent pour survivre et pour vivre. Ils forment des réseaux d’amitiés. Ils se cuirassent contre les coups. Ils ont encore sous les yeux, et peuvent mêmes y goûter, les restes de la France, de la grandeur de ses monuments, de la beauté de ses paysages et de la douceur de sa vie. Mais l’être moral, auteur de ces biens, a disparu semble-t-il. Un jour, il est raisonnable de le craindre, les vestiges eux-mêmes seront effacés. La cité a été détruite. Il s’en formera un nouvelle, mais pas avant longtemps. On ne peut, nous avait-on dit, exister sans le politique. Mais n’existons-nous pas ? En tout cas cette génération se prépare à se passer de lui. Elle n’est pas effrayée, mais elle se sait condamnée à l’excellence. Là est la voie étroite où elle trouvera sa patrie².

2. “Patrie, c’est la connaissance du grand vieux trésor et l’élargissement à sa mesure ; c’est la grande amitié et le dévouement, c’est le don de soi-même” (Henri Pourra, Le Chef français, septième édition, Marseille, Robert Laffont, 1942, p.94)

Jean de Viguerie – Les deux patries, Avant-propos de la deuxième édition

Les héros ne sont pas fatigués

Enée portant son père Anchise, qui tient les Pénates dans ses mains (divinités protectrices du foyer chez les Romains). Dans l’Enéide, Virgile fait d’Enée un symbole de piété et de respect de l’héritage des Anciens.

La guerre de 1914-1918 : vingt-et-un million de morts. La Seconde Guerre mondiale : au moins quarante millions. Les hécatombes peuvent inspirer des sentiments divers. Tout dépend des valeurs auxquelles on se réfère. Tous les hommes tombés à la guerre n’étaient certes pas des héros. Tous n’étaient pas partis au front pour « se faire une âme », comme dit Montherlant. Mais leur sacrifice collectif n’en est pas moins une leçon d’héroïsme. Les faits, après tout, prennent leur sens selon la perspective dans laquelle on les place. Et dans notre histoire, l’héroïsme, forme d’exemplarité poussée jusqu’à ses dernières limites, a pendant des siècles été constamment admiré. Qu’au pays de Voltaire, il y ait aussi des esprits hypercritiques pour en sourire, tant pis ! L’ironie est la forme française de l’impuissance.

Ce qui distingue le héros du marchand, disait Werner Sombart, c’est que le premier cherche toujours ce qu’il peut donner à la vie tandis que le second recherche ce qu’il peut en retirer. Le héros, cependant, retire lui aussi quelque chose de ses actes. Il en retire une certaine conformité à l’idée qu’il se fait de lui-même, en même temps qu’un agrandissement de soi. Chez le héros, le Moi de la conscience n’étouffe jamais complètement le Moi vital. Tout héros pense comme Goethe : au début était l’action. Les récits héroïques sont essentiellement dynamiques : jaillissements permanents d’expressions et d’images. Dans un monde toujours inapte à totalement satisfaire, l’acte d’héroïsme apparaît comme une révolte. Le héros, par ses actes, cherche à se donner une forme, à se donner une âme, à passer du statut d’individu à celui de personne. Soumis à la fatalité, il la défie pourtant. Et par cette contradiction, il se transfigure, se dépasse et s’atteint en même temps.

L’héroïsme n’est pas seulement un don de soi. La liberté pour mourir est aussi une liberté pour vivre – sous-tendue par les mêmes raisons. Ainsi que l’a remarqué Philippe Sellier (Le mythe du héros, Bordas, 1970), l’acte d’héroïsme traduit fondamentalement un « désir d’être dieu ». Il n’y a pas de transformation du monde qui ne repose d’abord sur un dépassement de soi. Le héros constitue un trait d’union incessant entre des dieux et des hommes qui se sont mutuellement conçus à leur image. Le héros n’est pas un homme-dieu, mais un demi-dieu, un homme divin : « le divin Achille », répète Homère. Tout homme qui se dépasse participe lui aussi de la divinité, devient porteur d’une étincelle divine. L’abondance des héros dans l’antiquité gréco-romaine et celto-germanique va de pair avec la multiplicité des dieux.

Achille, Hector, Enée, Léonidas, Goliath, Siegfried, Heraklès, Roland, Rodrigue, Arthur ou Lancelot : dans une certaine mesure, la vraie religion de l’Europe, c’est ce « culte des héros » évoqué par Carlyle au siècle dernier, dans un ouvrage (Les héros. Le culte des héros et l’héroïque dans l’histoire, 1840) qui s’employait à tracer une trajectoire depuis Odin jusqu’à Napoléon. L’histoire universelle, disait Carlyle, repose sur des « biographies de héros ». C’est que l’exemplarité de ses « travaux » fait du héros une figure populaire, une figure qui parle immédiatement à un peuple dont elle incarne les aspirations inconscientes et les sentiments collectifs. L’épopée antique, dont Georges Dumézil, élu tout récemment à l’Académie française, a montré toute l’importance dans le développement des cultures indo-européennes (Mythe et épopée, 3 vol., Gallimard, 1968-77), n’est rien d’autre que l’expression d’une structure mentale axée sur des valeurs héroïques.

On connaît la fraternité des anciens combattants. Seule l’adhésion aux valeurs héroïques permet d’éviter le moralisme totalitaire, car seule elle permet d’estimer l’adversaire par-delà ce qui peut séparer de lui. Il fut un temps où l’on ne se battait bien que contre ceux qu’on estimait : telle fut l’origine du duel. D’où la notion de « fraternel adversaire » : séparés par des idées ou des frontières, des hommes se reconnaissent lorsqu’ils adoptent le même style, se rallient aux mêmes valeurs. Un ennemi reste un frère quand il vit au même niveau que nous. Quand Achille tue Lycaon, il lui dit : Alla, philos !, « Meurs, ami ! » Ce sont les idéologies modernes, prenant le relais des anciennes religions dogmatiques, qui ont exigé qu’on haïsse l’adversaire. Comment aurait-on pu, sans cela, être pacifiste et se battre ? Pour combattre des hommes quand on se déclare « humaniste », il faut leur dénier leur humanité, les réduire au statut de « non-hommes » : dès lors, contre eux, tout est permis.

L’Europe a fait sien pendant des siècles le mot de Sénèque : « Vivre est le fait d’un guerrier ». Mais l’héroïsme déclenchait déjà les sarcasmes de Pascal et d’Augustin. Aujourd’hui, à nouveau, on semble ne plus croire aux « grands hommes » – quitte à se dire disciples de Marx, de Freud ou de Mao. Ce n’est d’ailleurs pas un mince paradoxe que le socialisme ait si souvent rencontré l’idéal héroïque, alors que l’esprit petit-bourgeois l’a toujours dédaigné : le désir de sécurité à tout prix a gommé l’esprit héroïque plus sûrement que les révolutions, qui l’ont au contraire entretenu.

Ce n’est probablement qu’une apparence. L’héroïsme répond à un besoin éternel de l’âme européenne (et de ce point de vue, l’hostilité moderne au héros dissimule d’évidence une hostilité plus générale à un système de valeurs spécifiquement européen). Bachelard rappelait que « l’imagination est toujours jeune ». Drieu La Rochelle et Romain Rolland, Saint-Exupéry et Malraux ont continué en ce siècle d’exalter la grandeur. Non, les héros ne sont pas fatigués, c’est le monde qui s’est provisoirement lassé d’eux. Les demi-dieux se sont réfugiés dans l’inconscient des peuples, dans l’imagination populaire. Ils attendent leur heure, sûrs de leur retour, comme les chevaliers d’Arthur dans les brumes d’Avalon – l’« île des pommes » de la légende celtique – ou ceux de Barberousse dans les forêts sauvages du Kyffhäuser.

Alain de Benoist (Le Figaro Magazine, 10 novembre 1978)

Philippe Sellier, Le mythe du héros
Thomas Carlyle, Les héros
Theodor Haecker, Virgile, père de l’Occident