Autre jeunesse, autre destin

L’affaire de la conductrice de bus convoquée par un délégué du procureur suite à une plainte des parents d’un enfant de 12 ans traité par elle de « petit con » est actuellement largement relayée par les médias. Non pas pour son contenu grotesque et son caractère dérisoire, mais plutôt pour sa valeur symbolique. Le signe d’une société où l’enfant semble décidément bien être devenu roi, sans doute. Mais aussi la marque d’une époque où chaque étape de la vie d’un jeune est déjà préparée, calculée de sa naissance à son entrée dans la vie active. Le tout orchestré par des parents persuadés d’agir dans une optique bienveillante. A partir de là, chaque obstacle potentiel à un avenir idéalement défini doit être dramatisé et rapidement combattu.
Et rien ne doit entraver le parcours de l’enfant. On le traite de « petit con » dans un bus ? Portons plainte. On l’embête au collège ? Plaçons-le en école privée, loin des racailles. Des mauvaises notes au lycée ? Payons-lui des cours de soutien hors de prix. Les transports en commun craignent ? Achetons-lui une voiture pour ses 18 ans. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’enfant tant désiré entre enfin dans la vie active, parfois bien aidé par les connaissances de papa ou maman. Pour paraphraser un célèbre poème de Kipling, si tu peux trouver un métier sans vivre dans la précarité, si tu peux devenir propriétaire de ton appartement sans trop t’endetter, si tu peux continuer à t’amuser avec tes amis sans avoir à te soucier des problèmes de notre société : tu seras un homme, mon fils.
Cette définition de l’homme moderne souligne avant tout une nouvelle vision de l’existence où le risque ou l’éventualité de la mort doivent être bannis et où le confort doit être placé au dessus de tout. La vie d’un jeune doit nécessairement aboutir à sa réussite personnelle. Sinon, celui-ci ne peut qu’avoir raté sa vie. Et ce notamment lorsque, comme certains l’affirment, il ne possède pas une Rolex à 50 ans.
Pourtant, tout n’a pas toujours fonctionné de la sorte. Au temps de la grandeur de Sparte, les enfants étaient retirés à leurs parents pour subir une éducation les exposant à la douleur, au combat et à l’éventualité de la mort. Oui, c’était il y a plusieurs millénaires et pourtant, ce n’était, eux aussi, que des enfants. Même taille, même fragilité et même candeur que ceux d’aujourd’hui. A la différence près que leur avenir personnel n’était pas déjà tout tracé mais ne faisait que s’inscrire dans celui de la communauté, de la patrie. C’est pour cette même patrie que, dans les tranchées, toute une génération d’européens s’est sacrifiée il y a maintenant près d’un siècle. Des jeunes, pas plus bêtes ou plus barbares que ceux d’aujourd’hui. Ce n’était pas au risque hypothétique d’une garde à vue ou d’un mauvais coup qu’ils devaient faire face, mais à celui des balles et des expositions aux gaz. Comme tous les jeunes de 2010, eux aussi avaient des projets, des amis, une famille. Et pourtant …
L’Autre jeunesse, c’est aussi celle qui ne calcule pas. Celle qui n’a pas de « plan de vie ». Celle qui ne place pas sa réussite personnelle avant l’avenir de la communauté. Elle s’oppose à ces jeunes conformistes pour qui le destin de la patrie importe peu. Car quand une nouvelle crise du capitalisme incontrôlé aboutira à la perte de leur travail, quand l’immigration aura rendu invivable le quartier de leur enfance, et quand, au final, ils auront tout perdu … alors sans doute sera-t-il trop tard pour comprendre que leur vie personnelle et celle de leur communauté étaient liées dans un seul et même destin.
Matthieu






















